Au bout d'Alison (théâtre)

 

Scène 1

 

 

Dans un espace fermé, l'auteur accueille le public  pour la scène 1 . Les autres scènes se jouent à l'extérieur en théâtre de rue, en même temps. le public a le choix de l'ordre, de voir ou pas, de revoir ou pas , d'arriver au milieu d'une scène, d'en partir aussi.La dernière scène se joue au même endroit que la première avec l'ensemble du public.

 

 

 

 

L'auteur

 

« Je remercie Roland, compagnon d'errance, mais aussi André, Charles, Walter et Arthur les amis de l'enfance, à qui j'emprunte quelques brèves de comptoir et sans qui, rien n'aurait été possible.

Je remercie particulièrement Roland pour sa neutralité qui a su attendrir mes nerfs. »

 

 

AIE! se dit Alison en marchant sur un bout de bois.

Le bout de bois en basculant projette un bout de verre.

Le bout de verre atterrit dans l'œil d'Alison.

AIE! Se dit Alison assise sur un bout de banc.

Le banc bascule et Alison avec.

AIE! Se dit Alison la journée débute bien .

 

 

 

 

C'est l'histoire d'Alison. Il faut bien commencer par un bout, de l'histoire. C'est un choix, un choix arbitraire, subjectif, comme la vie. Comme la vie d'Alison.

 

 

Alison décide de faire un bout de chemin. Vous aussi, je vous invite à suivre Alison à travers ses rencontres. Elle vous attend dehors.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Scène 2

 

 

 

La rue à trottoirs

 

 

 

 

Un homme est assis là. Sur le bord du trottoir. Cet homme ne regarde pas le caniveau. Il regarde le ciel. Alison est intriguée. Elle décide de s'asseoir à côté de lui pour avoir le même angle de vue.

Au bout de quelques secondes, il détourne ses yeux sur Alison. Le regard grave, la voix à l'unisson, il entame la conversation:

 

L'homme

 

les faits sont têtus

 

Alison

 

Les faits?(Alison pense avoir loupé le début de la conversation)

 

L'homme

 

Le ciel est bleu. C'est un fait. Les faits sont têtus

 

Alison

 

Têtus et ..versatiles..Dans cinq minutes, le ciel sera gris.

 

L'homme

 

J'ai horreur des gens qui affirment et qui dans la même conversation sont capables de changer d'opinion, de dire le contraire et vice-versa. Le ciel est une personne que je hais.

 

Alison

 

Les faits sont versatiles, les gens aussi.

 

L'homme

 

Le fait est temporel, une vérité un instant, une contre-vérité, l'instant d'après. Le fait ne change pas d'avis, il n'est vérité que dans un espace-temps déterminé. Le ciel est bleu mais aussi gris ou nuageux.

 

Alison

 

Je dirai que les faits sont météorologiques!

 

L'homme

 

Ou temporels! (Insiste l'homme )

 

Alison

 

Sans lieu, sans espace, le fait est intenable socialement.(Alison perplexe)

 

(L'homme détourne son regard vers le ciel.

Cinq minutes passent. Alison s'ennuie, elle se lève. Elle fait quelques pas dans une direction. )

 

 

L'homme

 

Et vous ?

 

Alison

 

Moi ? Je m'appelle Alison, enchantée !, (Alison tend sa main à l'étranger qui lui rend) je me regardais dans la glace depuis longtemps. Un grand moment d'observation et puis je me suis dit qu'à force de me regarder, j'allais me tuer. Alors j'ai décidé de prendre le stylo et de vivre dans les livres que je n'avais pas écrits. C'est intéressant. 

(L'homme sourit et reprend le cours de sa vie, dans le ciel.)

 

 

 

Scène 3

 

 

le TGV

 

 

A la sortie de la gare, Alison est interpellé par une jeune fille qui tient sur un de ses bras un dossier et dans une main un stylo.

 

La jeune fille

 

Puis-je vous poser quelques questions pour un sondage ? Cela ne dure que quelques minutes ? (Alison surprise, ne répond pas. Son interlocutrice enchaîne)

 

Quelle est votre position dans ce problème?

 

 

Alison

 

La demande de position!.. le monde actuel en est plein! Il faut avoir un avis sur tout, contre tout! Je suis comme André, effrayé par vos questions qui m'enlèvent toute possibilité d'hésiter!

 

La jeune fille

 

Qui est André?

 

Alison

 

Le copain de Nathanaël, (évidence pour Alison.) Et votre question, c'était quoi ?

 

La jeune fille

 

Euhh.. Est-ce , est-ce que c'est la girouette qui tourne ou est-ce, est-ce le vent?

 

Alison

 

AIE! C'est l'affront du front, Mademoiselle ! l'injure qui tient tête ! Et bien sachez que je suis neutre. Un postulat au droit à me taire !

 

(Alison plante sur le parvis, la jeune fille hébétée)

 

 

 

Scène 4

 

A propos d'Alison

 

 

Auteur

 

Je vous ai parlé d'Alison ? Désolée...

Je répare.

Tout à commencer un soir, au milieu de la nuit.

Alison est une jeune fille qui aime les chamalows, le rouge et le requiem de Mozart. Elle se cherche un peu, se trouve souvent, dans des situations délicates. Elle s'en sort toujours sans réfléchir. S' « amère mère » comme elle appelle la saveur aigre qui la mise au monde, s'arrache le peu de cheveux qui lui reste à chaque fois qu'elle pense à elle. Il y a bien longtemps qu'elle n'a plus de cheveux mais elle affiche une perruque et un large sourire pour faire autant qu'elle peut illusion.

Alison ne sait pas encore qu'elle se cherche, elle croit vivre des expériences, grandir, se forger un bel habit d'adulte. Avancez dans la vie c'est plus du « chouette, cochez ! » que du sérieux. L'essentiel c'est de faire du bruit et d'être reçu à l'oral. Mais Alison est fragile à tout casser. Elle essaie de survivre, en léger différé.

Il devait être minuit 20. Alison devait sûrement rentrer chez elle. Dans sa rue il y a des réverbères. Sous l'un d'eux elle aperçoit un homme qui scrute le sol. Elle s'approche.

que cherchez-vous ?

L'homme

 

Je cherche ma clef.

 

L'auteur:Alison

 

c'est ici que vous l'avez perdu?

 

L'homme

 

Non, là-bas !, (en désignant un espace de la rue dans l'ombre).

 

L'auteur/Alison

(agacée)

 

Alors je ne comprends pas pourquoi vous cherchez ici !

 

L'homme

 

Parce qu'il y a de la lumière !  (Comme une évidence)

 

L'auteur

 

Alison comprend alors qu'il est commode de trouver de fausses clefs pour entrer dans les poèmes mystérieux. Alison comprend aussi qu'il est simple de céder à la facilité comme elle le fait chaque jour, mais l'essentiel demeure obscur, nos lumières sont faibles et il faut du temps pour progresser, à condition de ne pas rester au pied du réverbère.

Alison décide qu'elle doit se mettre sur écoute, regarder le monde en face et faire de sa vie l'affaire de tous.

 

 

 

 

 

Scène 5

 

 

 

Sans parole

 

 

Une femme danse, elle parle avec son corps

 

 

La femme

 

Cela ouvre davantage. Les mots abusent de leurs pouvoirs, je crois. On est encore là, un peu flou.

 

(Alison observe les gestes de l'extériorité puis ramasse un cahier posé sur le bord du trottoir. Elle lit à haute voix)

 

Alison

 

Titre: Le journal intime de la Joconde

Rien n'est tabou, rien n'est nécessaire. Je suis dehors, hors de ma peau. Je m'attaque à l'invisible.

J'engage un voyage, une épopée du silence. Voyager c'est regarder le soleil, toujours.

Tu sais.

Tu sais pourquoi.

La vie dans le genre humain a entièrement disparue. Les impulsions cachées de l'homme: laisser en garde! Il faut transformer en arme tout ce qui nous tombe sous la main.

Tu sais.

Tu sais pourquoi.

Si on perd le toucher, on ne peut plus vivre. Alors on a peur de revenir, peur de devenir. Quelquefois le faux-nez rouge réchauffe nos pieds et le rire maquille le cœur.

Tu sais.

Tu sais pourquoi. »

 

(Alison repose le journal par terre.)

 

 

 

Scène 6

 

 

Au café, devant un café

 

 

Alison s’attable au café du village .

D'un geste fragile, elle déplace la cuillère sans heurt. Elle édulcore son mouvement en dessinant à la surface du liquide d'autres histoires venues du temps présent. Un livre traîne sur la table. Le voisin prend le livre et lit un passage à haute voix.

 

 

Le voisin

 

« je suis au bord de la date fatale.

 

Elle est nulle.

 

Pourtant la date est inscrite sur du papier blond.

 

Elle a été inscrite par une tête blonde d'homme.

 

Une tête d'enfant.

 

Moi, je crois cela : je crois par-dessus moi ce qui a été écrit parallèlement à cette tête d'enfant.

 

C'est le reste de l'écrit. C'est un sens de l'écrit.

 

C'est aussi la senteur d'un amour qui passait par là, par l'enfant.

 

Un amour sans direction qui avait senti la chaire d'un enfant qui se mourrait de lire l’inconnu du désir.

 

Le tout s'évanouira quand s'effacera le texte de la lecture. »

 

 

 

Alison

 

 

 

C'est beau..

 

 

 

Le voisin

 

 

 

C'est Marguerite Duras.

 

 

l'ouïe est un sens développé pour les souvenirs, l'émotion collée aux mots permet d'entendre

 

Alison

(rêveuse)

 

..Peut-être..Tout commence par un « peut-être »..quelque fois par un « comme si »,

 

Le voisin

 

Dans la vie quotidienne, l'expression « comme si » est une fonction grammaticale, au théâtre « comme si » est une expérience.

(Alison est intriguée)

Quelqu'un traverse un espace vide. Pendant que quelqu'un d'autre l'observe et c'est suffisant pour que la scène soit amorcé, il faut alors libérer le geste, donner congés aux adjectifs. L'adjectif ça enferme toujours, c'est même la définition de l'adjectif. Dire de quelqu'un qu'il est beau c'est l'enfermer dans sa beauté. Je n'aime pas l'enfermement.

(Le voisin froisse un bout de papier qu'il vient de sortir de sa poche et le jette sur la table. Alison, le saisit, le défroisse.)

 

Alison

 

« Le sol est si noir de crasse qu'une serpillière ne peut l'effacer.

On colle des journaux sur le mur pour que la peinture en plaque ne nous tombe pas sur la tête.

6m², 60 watt, on ne peut pas lire.

Rien n'est dit, les interdits, on met le doigt dessus.

On cultive la haine que l'on réinjecte plus tard dans la société.

Ça sert à rien, on n'est que des figurants.

Peut-on définir la prison?

Non on la vomit.

Les minutes sont des heures.

L'intimité et la propriété ne vous appartiennent.

Le temps détruit, la durée assassine.

La sexualité n'est ni permise ni interdite.

Les chambres particulières seraient la cerise sur le gâteau, il faudrait d'abord le gâteau.

On est encore plus seul au milieu de rien. »

(Le voisin souffre.)

 

Alison

 

Roland, mon compagnon d'infortune disait: « Il faut de la magie pour écrire », on a besoin de mythe. La mer et le désert, on ne fait que les traverser. On cherche tous sa pierre philosophale. C'est une quête impossible comme celle de rendre à l'eau sa jeunesse.

(Alison est satisfaite. Elle sourit tendrement

Alison s'en va.)

 

 

Scène 7

 

 

Autres

 

 

 

(L'auteur déplie un parchemin et lit)

 

 

 

L'auteur

Alison croise un bouc, un boucanier, un boucan, un boucau, un boucaut, un boucaud, un boucot, un bouchain, une boucharde, Bouchardon, un boat-people,un boucher, Boucher de Perthes, un bouche-trou, Boucicaut, Bouchara, Une boule, Bouddha, un boudin, un bouffon, dans une autre histoire, Bougainville, une bougie et l'éteint, un bouge,un boulet, une bouteille, un boulier et compte, un bougnat, un bougre et une bougresse, Boulez, Boumédiène, un bourgeois, une bourrasque, un bourreau, une bourrique, un bovin, un boxeur, Bouteflika, un bouledogue, une bohémienne. Un bout de chacun, un bout de tout, un bout de rien.

 

Mais il ne se passe rien.

 



(l'auteur replie le parchemin)

 

Scène 8

 

 

 

Le muet bavard

 

 

 

 

 

Un homme debout regarde un arbre de la ville, lui aussi debout. Il tient devant lui une pancarte qu'il présente à l'arbre: « Je suis silencieux ». Alison passe devant lui, s'arrête puis repasse. L'homme ne la voit pas. Elle fait de son corps un spectacle de cirque. L'homme ne bouge pas.

 

 

 

Alison

(Excédée)

 

Vous ne parlez jamais?

 

L'homme

 

Rarement..Consciemment

 

Alison

 

Et inconsciemment? (Alison n'est pas sûre de sa question)

 

L'homme

 

Les bavards sont des casse-pieds! Vous avez trouver un homme qui sait se taire. 

 

(Alison est déconcertée. Elle s'accorde quelques secondes de réflexion à son sujet.

L'homme sans prévenir reprend:)

 

Bien sûr, Il y a ce qui parle en nous, il y a le problème du silence interne. Le corps parle sans autorisation, il transperce la parole, affiche nos tourments. Le silence interne n'existe pas.

 

Alison

 

L'homme serait un bruit ...de la nature?

 

( Un long silence)

 

L'homme

(inquiet)

 

L'inconscient est-ce vraiment ce qu'il y a derrière le conscient?

 

Alison

 

Je ne sais pas, je ne connais pas bien l'endroit

 

L'homme

(semblant se rassurer)

 

Il y a des endroits comme ça où le ciel est en travaux

 

Alison

 

Je connais une route avec deux hommes, un peu plus loin,

 

L'homme

(inquiet)

 

Et alors ?

 

Alison

 

Rien la route est en travaux, aussi.

 

(Le muet se tait.

Quand le silence est plus pesant que les pensées non échangées, Alison lâche prise.)

 


Scène 9

 

 

L'homme en noir

 

 

 

Un homme en habit noir de circonstance se tient droit, les mains, l'une dans l'autre devant la braguette de son pantalon. Il attend. Il attend le corbillard qui arrive lentement. Alison se place à côté de lui et attend aussi.

 

 

 

L'homme

 

C'est la folie Godot.

 

Alison

 

Godot?

 

L'homme

 

Oui, je t'attendais, je m'occupe à cueillir des simples. Je suis fossoyeur.

 

(Alison et l'homme en noir regardent passer le corbillard.)

 

Alison

 

Il ne lui restait qu'un bout de chandelle. Puis elle est morte, la chandelle. Il l'a brulée par les deux bouts.

 

L'homme

 

Il était au bout du rouleau, il a décidé de mettre les bouts

 

Alison

 

Mais comme il a montré le bout de son oreille, la foule a eu raison de lui, elle est venue à bout d'une vie.

 

L'homme

 

Il n'a pas été plus loin que le bout de son nez

 

Alison

 

Les mots creusent une tombe plus profonde, plus froide.

 

L'homme

 

Quelques sanglots écartent encore le silence.

 

Alison

 

Le prêtre débite son sermon. Personne n'écoute, pas même lui. Les voix s'éclaircissent et reprennent leurs place.

 

L'homme

 

Ils ont succombé aux rites du pays

 

Alison

 

AIE! vous me donnez le cafard

 

L'homme

 

Du bout des lèvres, discutons le bout de gras, bout à bout, et vous trouverez

 

Alison

 

Est-ce que je tiens le bon bout?

 

L'homme

 

Toi seule le sait.

 

 

 

Scène 10

 

 

 

Alison agît

 

 

C'est le bout de la route. Plus loin le précipice.

 

 

L'auteur

 

Aie! Se dit- Alison, la journée finit là.

Au bord du farfelu, Alison dresse la table des matières des excuses reçues:

1) accéder à céder: parvenir à abandonner

2) absurdité de la surdité: le manque de logique de la perte de l'ouïe

3) admission d'une mission: admettre le pouvoir donné

4) l'alarme de la larme: signal de présence dans l'œil

5) Ça pue le temps

6) Si seulement j'étais ambitieuse,

7) Si seulement je voulais décrocher la lune!

 

Alison se sent concernée par ses propres propos:

 - Et que vas-tu en faire? Questionne-t-elle

- Rien, répond-elle

- Comme d'habitude, bougonne-t-elle

- Peut-être mais , là, j'ai appris des choses. Je sais.

- Et que sais-tu?

- Je sais:

  1. Que je joue ou pas avec mes poupées, petites poupées en verre fragile, je n'aime pas les prêter.

  2. Que les autres ne pourront jamais me faire autant de mal que je pourrai me faire,

  1. Que Je me rend compte qu'il y a toujours de l'air qui circule.

 

 

Alors, je vais rentrer chez moi. »

 

 

Voici de bout en bout l'histoire d'Alison, une lointaine cousine d'Alice mais dans un monde beaucoup moins merveilleux.