Le corps liquide (opéra en 1 acte avec entracte)
Le corps liquide
Paule BRAJKOVIC
*
J'ai senti venir la brise.
Les nouvelles qui flottaient, étaient pour moi.
Enfin, je crois.
Qu'y-a-t-il derrière des persiennes fermées?
Toutes ces vies de l'ombre
Éclaboussées...
La chaleur est dedans,
Étouffante.
J'y ai cru, mon amour.
Une femme écarte le rideau.
Derrière la fenêtre fermée, elle regarde les autres.
La cendre de la cigarette consume sa vie.
Le pot de fleur qui lui sert de cendrier
Est tombé, la semaine dernière.
Depuis, elle jette tout ce qui est fini,
Directement dans la rue.
Elle s'est jetée un Mardi.
Je suis à l'ombre d'un arbre qui a 400 ans.
J'ai chaud de tant de vie!
Mes premières chaleurs depuis que tu es parti.
Amour.
Substance dure et compacte de l'intérieur.
Je te bois
Tu me bois
Il se bois
Nous nous boyons
Vous vous boyez
Ils se boient.
Ce qui me reste de toi.
Humeur liquide secrétée par l'œil.
Je te larme
Tu me larmes
Il se larme
Nous nous larmons
Vous vous larmez
Ils s'alarment.
Avec ton silence...
*
Mouillage intact pré-fabrique l'alibi réversible.
Tu fais mon autoportrait.
Sous surveillance.
Mon corps essore ses eaux.
Passer la langue sur...
Je te lèche
Tu me lèches
Séduire.
Je t'allèche
Tu m'allèches
Je règle la justesse de ton instrument.
Je t'accorde..
Qui sert à attacher.
Je t'attache à mon souffle
Tu m'attaches à ton geste.
A l'extrémité de la surface,
Se rendre à, dans, auprès de,
Perdre le sens de l'ouïe
Très appliquée.
Je me tends
Tu te tends..
Fermer une ouverture.
Je te bouche
Tu me bouches..
Montée de la mer.
Ôter la peau.
Je paie ce que je dois.
Je m'acquitte!
….Tu me laisses des mains avec des souvenirs aux doigts.
*
Je t'intérime
Tu m'intérimes
Il s'intérime
Nous nous intérimons
Vous vous intérimez
Ils s'intériment.
A cent lieues.
Là où le passé n'est plus que le passé,
Là où le temps presse de ne pas être écrit.
Il me regarde. Moi.
Je voudrais être en congés. l'intérim suivra.
Y-a-t-il une autre solitude?
Ses yeux interrogent.
Les pièces publiées, aussi brèves soient-elles, sont écrites.
Les mots sont dits.
Une soirée longue dans le salon rouge.
Deux dangereuses marches à descendre..L'angoisse au pied.
Dire, lui dire. Démentir. Dément...tire.
Écrire une nouvelle pièce.
Une pièce nouvelle.
Et rester, au demeurant.
Je te demeure
Tu me demeures
Il se demeure
Nous nous demeurons
Vous vous demeurez
Ils se demeurent.
Est-ce que je peux traverser ma vie, comme si je ne la connaissais pas....
Ta douceur à la nuit tombée, ton silence face aux mots d'amour, aux mots de haine.
Je me promène du côté sauvage et toi, tu ne dis rien.
Je te quitte.
Je te pique. Je blasphème. J'invente. Je te jure. J'argumente. Je parjure. Je crache. Je mords. Je justifie. Je me tais. Je crie. Je pleure. J'attends. Je reprends. Je m'essouffle. Je respire peu...Tu ne dit rien.
Je suis mise en dégâts, la flamme vacille encore,....A toutes fins utiles.
Se séparer de.
Je te quitte...
*
Laboratoire d'expérimentation.
Je traverse. Comme on traverse une place publique. Au milieu d'inconnus. Mon corps est allongé sur ce lit d'hôpital. Autiste de ses maux, il se repose dans la tempête. Abandon forcé, sauvage. Les médecins. Les armes leur appartiennent. La victoire aussi. Il s'agit de ma vie. Passer la frontière....Garder l'envie de continuer...Et si....Contrôle. Confiance. Terrorisée. Je me rends!
Je me rends
J'y vais
Je marche de l'avant.
Mon corps est une armée.
Qui défend son donjon.
Au dernier étage.
Tous les hôpitaux ont un dernier étage.
On va ôter la parole.
On va ôter le cerveau.
On va ôter une partie de moi.
Dedans il y aura moi.
Dehors il y aura l'autre moi.
Cette inconnue...
Que faut-il faire pour se sauver du froid?
J'ai décidé d'arrêter les visiteurs.
Les visites sont insoutenables.
Il y a des phrases mortes dans toutes ces conversations.
Je te visite
Tu ne me visites pas
il me visite
vous me visitez
il ne me visite pas.
Je récapitule pour ne rien oublier.
Je passe, je repasse, chaque moment de ma vie.
Je te repasse.
Je te repasse.
Je te repasse.
….......
Tracer une figure,
Des caractères sur une matière dure.
Je te grave
Tu me graves
Il se grave
Nous nous gravons
Vous vous gravez
Ils se gravent.
Je récapitule pour ne rien oublier de toi.
Je sors demain.
*
Adieu, mon bel amour.
L'hypothèse de ta mort est solide.
Saveur aigre-rude, désagréable.
Je t'amère
Tu m'amères...
Je perds ma lumière.
Je prends la tienne.
La nuit transforme les chats, les hommes aussi.
C'est parce que les ombres ne sont plus que tu n'existes plus.
Plus de profondeur.
Plus de volume.
L'aplat de la feuille Canson.
Je t'aplats
Tu m'aplats
Il s'aplat
Nous nous aplatons
Vous vous aplatez
Ils s'aplatent.
Tu es parti sur le chemin des non-retour. Tu emportes ta vie, la mienne et le regret. Tu ne parles pas. Tu préfères me toucher en silence.
Mouche!
Mouche qui se noie au fond de la vodka.
Transparence de vodka, qui couche les amours, dans les draps de papier d'un cahier d'écolier.
Mouche!
Je te mouche
Tu me mouches....
De mon visage coule le bonheur indécent que tu m'as donné.
De ton visage fige le vide.
Mouche!
J'ai trouvé un prétexte.
Il faut bien un prétexte pour tuer.
J'ai tué le temps.
Personne ne parle pour ne rien dire.
Alors...
*
Samedi.
S'éloigner, momentanément.
Je t'absente
Tu m'absentes
Il s'absente
Nous nous absentons
Vous vous absentez
ils s'absentent.
Dimanche.
Je me suis enfuie.
Les paroles se sont échappées. Les gestes aussi.
Ça m'échappe depuis longtemps, les gestes.
Je t'échappe
Tu m'échappes
Il s'échappe
Nous nous échaprisons.
Lundi.
Qu'est-ce que je peux apprendre d'un autre que tu ne m'as appris?
Qu'est-ce que je peux attendre d'un autre que tu ne m'as pas donné?
Qu'est-ce que je peux espérer ?
Mon amour.
.Le corps liquide.
Mon âme embryonnaire
chez le tatoueur
A retrouvé ton nom, mardi.